DSC_0754 Quelques semaines avant son procès, Erik Schroder adresse une lettre à Laura, "mon fouet, ma nation, ma femme", expliquant comment il est arrivé à prendre la décision catastrophique qui l'a mené derrière les barreaux. Souffrant de leur séparation, de ne plus voir suffisamment sa fille Meadow, et considérant qu'il n'a plus à rien à perdre, il "kidnappe" la fillette pour passer quelques jours de plus avec elle.

Par sa lettre, Erik ne semble pas regretter ou vouloir justifier son acte, mais faire comprendre à son épouse - et à nous autres lecteurs, qu'il prend parfois à témoin - l'intensité de l'amour qu'il porte à sa fille (et qui semble le surprendre lui-même : "j'ai compris que mon amour pour Meadow serait la dernière chose à se consumer"), et surtout  confesser une imposture qui date de 30 ans, expliquant à Laura qu'il n'a pas toujours été le Eric Kennedy qu'elle a épousé (Amity Gaige s'est à ce sujet lointainement inspirée d'une histoire vraie).
Ce livre confronte à coups de flash backs deux histoires de famille en cours de désagrégation, l'une actuelle et l'autre frappée par l'Histoire, lorsque le narrateur et ses parents allemands vivaient de l'autre côté du mur de Berlin, que "même le vent ne pouvait franchir", et que sa mère, selon le peu de souvenirs qu'il en a gardé, s'est sacrifiée pour que lui et son père puissent passer à l'Ouest.

L'auteure, dont c'est le premier roman traduit en français, raconte parfaitement comment il est possible, dans cette quête de légitimité et à force d'avoir adopté une identité de facade pour mieux s'intégrer à la vie occidentale, de finir par y croire absolument, sans plus déméler les vrais souvenirs des faux, jusqu'à oublier définitivement son propre père. Et de quelle façon cette double vie va influer sur la décision d'Erik de soustraire Meadow au conflit qui brise ses parents, parce qu'après des années à vivre avec la peur d'être démasqué, il a cessé de se soucier de la légalité.

Il y a là un réel talent d'écriture, quelques 300 pages qui se lisent très rapidement. Dommage à mon sens qu'on n'ait que la version du père, car le personnage de la mère - et aussi, un peu, celui de la fillette - est clairement sacrifié. L'empathie n'est ni immédiate ni totale, car c'est en cumulant des maladresses et une inconscience parfois incompréhensibles qu'il finira par provoquer la catastrophe, s'obstinant à ne pas vouloir comprendre que deux personnes puissent s'éloigner au fil du temps l'une de l'autre, et à nier que fatalement un jour son passé finirait par le rattraper. Reste que l'on voudrait vraiment savoir, après avoir terminé cette longue et très forte confession, ce qu'il adviendra de son auteur, preuve d'une identification réussie.

Le chagrin est un manège.
La culpabilité est un manège.
La vie est un manège.
Non - l'Histoire est un manège.
Non, non. C'est la mémoire.
La mémoire est un manège.

{Schroder, Amity GAIGE , Belfond}

Un grand Merci à Babelio et à Belfond de m'avoir permis de découvrir cet auteur !